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Tiphaine POPULU DE LA FORGE instille des gouttes de collodion humide dans ses yeux pour regarder autrement, créer un passé imaginaire. Le temps de pose devient durée argentique, s’éprouve au palladium-platine, rejoint les pionniers de la photographie.

Comment habiter en soi, alors que le corps se délabre, à l’instar de ces maisons à l’abandon, où les lambeaux de papier peint sont une peau d’avant, une peau d’antan, en nostalgie d’instants ? Comment se regarder, entre fragile nudité, absences et impermanences ?

Écouter le murmure de murs oubliés. Dessiner l’image intime enfouie au plus profond de soi. Vivre le corps performances, le corps histoires, le corps écritures. Déchiffrer les fêlures, les Défaillances ou évanescences, pour recomposer un voyage intérieur en noir et blanc, oscillant entre frictions et fictions. Une quête inlassable, qui interroge la mémoire, la fuite du temps, le portrait où l’accessoire devient sens d’identités.

Puis surgit un autre regard, coloré de pastel, celui de l’inquiétude face au changement de climat. Collapse (chute, effondrement) investit des chambres désertées. Visions prémonitoires, où sécheresse, pollution, grêlons et extinction des oiseaux semblent s’imprimer sur les cloisons et les plafonds. Impressions d’immenses photographies, que l’œil révèle, bien avant le déclencheur et l’alchimie secrète de la chambre noire. Épreuves grandeur nature. Images divinatoires, où une chaise devient signe de fuite, une porte dérobée recherche d’issue de secours, un radiateur perdant son eau allégorie de la fonte de la banquise.

Comment habiter ce monde mutant ?

Périls en la demeure pourrait être le trait d’union de ces images, mystérieuses et fascinantes.

René-Charles GUILBAUD, Historien d’art

octobre 2019


Je ne sais pas comment présenter le travail de Tiphaine, mais je peux dire pourquoi il m’a plu.

Notre rencontre s’est faite autour des procédés anciens. J’avais déjà vu des ambrotypes, originaux et reproductions, mais ce procédé ne me séduisait pas énormément.

Cette technique est difficile, c’est du collodion humide. Il faut donc préparer la plaque, l’exposer plusieurs secondes puis la développer dans un temps très court, car dès qu’elle est sèche, il est impossible de la traiter. Cette procédure délicate est si contraignante qu’une grande majorité d’ambrotypistes se limitent au portrait. La pose est généralement figée à cause du long temps de pose et les plaques présentent des tâches, des coulures ou des bords déchirés car l’étendage du collodion sur le verre est un geste difficile à maîtriser.

Bref, au simple énoncé du mot ambrotype, je sais déjà ce que je vais voir.

Avec Tiphaine, je croyais savoir... et j’avais tort.

Avec ses images elle m’a surpris, et c’est tout ce que j’espère de la photographie : la surprise.

Pascal MIELE, journaliste Chasseur d’Images,

à propos de la série Défaillances

janvier 2017


Des visions spectrales dans l'objectif centenaire

Fille et petite-fille de photographes, Tiphaine Populu a remonté une chambre photographique d’atelier. L’atmosphère surnaturelle des clichés (d)étonne.

Montée sur son trépied à roulettes, la chambre photographique d'atelier, avec ses deux soufflets, impressionne par sa taille, sa complexité avec des pièces métalliques, en bois et en verre.
Mais plus impressionnant encore est Tiphaine Populu. Cette jeune femme frêle, au regard félin, aux longs doigts effilés, a redonné vie à cet appareil centenaire.

Fille et petite-fille de photographes installés à Monts, elle vient à son tour, et surtout à sa façon, prendre des clichés. Une façon de respecter la parole donnée à son grand-père décédé en 2012 : « Il m'a fait promettre qu'on était immortel… Une promesse difficile à tenir. »

Apparition éthérée

Elle pense, réfléchit, se dit que cette chambre pourrait capter les images qu'elle voudrait dessiner. Très déterminée, elle se met en quête des parties manquantes : l'optique avec le viseur, la partie arrière qu'elle fait refaire par un menuisier pour pouvoir fixer les plaques en verre. Entre-temps, elle achète de petits modèles à soufflets, légers, pratiques, pour se faire la main. La littéraire éprise de poésie, aussi passionnée d'histoire de l'art, se plonge dans de vieux ouvrages scientifiques, techniques. Elle apprend toute seule à faire ses préparations, des mélanges chimiques pour la technique du «collodion humide» afin d'obtenir différents effets sur la plaque en verre. « Je n'ai jamais fait de stage. Ma première photo sur verre est sortie avec beaucoup d'émotion, un jour de Noël. »

À Tours, elle présente sa première exposition. Des images surprenantes, comme sorties d'un autre temps, celui des spirites qui s'ingéniaient à capturer des apparitions de corps célestes ou de fantômes.
Sans chercher à reproduire des clichés à l'ancienne, Tiphaine Populu se prend en photo, parfois dévêtue, dans des mises en scène intimistes, avec de vieux objets chinés par elle, ou ses parents qui se distinguent comme s'ils apparaissaient en relief. Grâce à la magie de la chambre à soufflets, Tiphaine semble lointaine, éthérée, spectrale, comme une apparition chez Poe. Naît alors un univers à la Tim Burton. « Pendant les quelques minutes dont je dispose pour la pose, j'ai l'impression de me dédoubler, de m'abandonner. » Cette éternité dure quelques secondes."« Défaillances », exposition galerie Veyssière-Sigma au 25, rue Colbert jusqu'au 5 février.

Raphaël CHAMBRIARD, journaliste

La Nouvelle République, 30 janvier 2017

dans le cadre de l'exposition Défaillances

à la galerie Veyssière Sigma.


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